Origine du Gille

Textes provenant du Musée international du Carnaval et du Masque (Binche) 


Si aujourd’hui, on retrouve le personnage du Gille dans de nombreuses autres villes de Belgique durant la période du carnaval, c’est à Binche qu’il est apparu. Mais quand et comment le Gille est-il devenu le héros qu’il est aujourd’hui? Comme on va le voir, le personnage du Gille tel qu’on le connait est le fruit d’une évolution complexe.

 

Les traces historiques 

 

Peu d’archives anciennes subsistent concernant l’histoire de Binche et de son carnaval.

Les deux attestations les plus anciennes qui attestent de l’existence du carnaval à Binche datent de 1394 et 1396, dates auxquelles des dépenses sont faites pour l’achat de chandeliers pour « la nuyt des quaresmiaux », et de vin pour le « cras dimance », le Dimanche gras.

La première mention de Gille remonte au 11 février 1795 : il y est question de François Gaillard qui, en réaction à l’interdiction du port du masque, fait irruption lors d’une délibération de municipaux « démasqué et habillé en habit de masque qu’on dit icy habit de Gille ». 

Aux 18e et 19e siècles, les archives s’intensifient, nous permettant de suivre l’histoire du carnaval de Binche de plus près. Les documents de cette période sont remplis d’interdictions réitérées de porter le masque, comme les ordonnances de 1725, 1789 et 1847. Parfois, sous la pression d’une partie de l’opinion publique, on lève ces interdictions, comme on le voit dans les ordres de police de 1808 et 1829.

À mesure que le 19e siècle progressera vers son terme, la renommée des festivités binchoises croîtra et se diffusera. Les comptes rendus émanent de la presse régionale ou étrangère. Cet accroissement de la renommée binchoise se confirme par une imitation des types de costumes, des usages et du déroulement de la fête, et même des dénominations des sociétés. C’est donc à partir de la fin du 19e siècle que le carnaval de Binche prendra son essor et deviendra célèbre au point qu’il sera copié dans de nombreuses localités alentours.

 

 

La légende 

 

La légende qui a remporté le plus grand succès, quant à l’origine du personnage du Gille, est celle imaginée par Adolphe Delmée, un chansonnier et publiciste tournaisien, dans son article « Les Gilles de Binche –légende et carnaval », publié dans le Journal de l’Economie de Tournai du 17 février 1872. Selon ce dernier, le Gille descendrait des Incas. Ceux-ci seraient apparus en costume lors des fêtes organisées par Marie de Hongrie dans son palais de Binche en 1549 pour accueillir son frère Charles Quint et son neveu Philippe II. 

Certaines gravures anciennes représentant ces fêtes semblent, en effet, dépeindre ce type de personnage avec des plumes sur la tête, qui font probablement référence au Pérou récemment colonisé par Charles Quint. Les Binchois auraient ensuite copié les costumes des Incas présents lors de ces défilés. Cette hypothèse farfelue a très vite séduit, car elle leur conférait un caractère historique assez flatteur. Cependant, aucun érudit n’oserait soutenir pareille affirmation devant l’accablant silence des documents. 

Ce qui semble plus proche de la réalité, c’est l’influence directe de parades qui avaient lieu au 19e siècle, au cours desquelles des Amérindiens avec coiffes en plume étaient promenés sur des chars comme des curiosités. On en a un exemple notamment à Valenciennes, comme en témoignent certaines gravures anciennes.

 

Le Gille, figure emblématique

 

Dès les années 1870, la figure du Gille s’est imposée comme le personnage principal du carnaval de Binche. C’est ainsi qu’on le retrouve à l’avant-plan de tous les visuels dès la fin du 19e siècle, qu’il s’agisse de gravures, d’affiches de carnavals ou de photographies anciennes. 

L’image du Gille a ainsi très vite été utilisée pour faire la publicité du carnaval de Binche lui-même. Dès la deuxième moitié du 19e siècle, apparait une réelle volonté de communiquer sur le carnaval et d’augmenter sa fréquentation. La gare de Binche, inaugurée en 1857, a joué un rôle-clé dans l’acheminement des visiteurs. L’organisation de trains spéciaux en témoigne. 

En 1884, l’Administration communale lance sa première campagne d’affichage afin de promouvoir le carnaval. Les affiches, mettant en avant le Gille, sont alors encensées par la presse. L’affiche de Louis Buisseret, dont le modèle date de 1910, a régulièrement été utilisée depuis sa création, particulièrement durant l’entre-deux-guerres. 

La Poste a été un autre vecteur de communication et de publicité pour le carnaval, particulièrement au lendemain de la Première Guerre mondiale. C’est ainsi, par exemple, qu’en 1926, un timbre d’oblitération de propagande est apposé sur toutes les correspondances au départ du bureau de Binche. Ce timbre bilingue porte la mention suivante : « Carnaval de Binche-Mardi gras ».

C’est ainsi que le personnage du Gille a commencé à être également utilisé dans de nombreux autres carnavals de la Région du Centre et même ailleurs en Belgique.

 

 

Le Gille : naissance et développement d’un personnage 

 

S’il est une évidence, c’est que le Gille n’a pas toujours eu l’apparence qu’on lui connait aujourd’hui. Le personnage dans son ensemble est le résultat d’une évolution complexe, qui s’est déroulée en plusieurs étapes et sur plusieurs siècles. C’est pourquoi, il est impossible de lui attribuer une date d’apparition précise.

 

1.Des racines rurales et agraires 

 

La pratique du carnaval remonte à des origines agraires, sur le modèle d’autres traditions carnavalesques européennes. Le Gille puise ses racines dans ce type de tradition masquée rurale, dont on trouve le souvenir dans plusieurs éléments constitutifs du personnage. Ainsi, le Gille se trouve au centre d’une fête destinée à célébrer le renouveau de la nature, à exorciser les démons et à appeler la fécondité de la terre. Il le fait notamment en frappant le sol de ses sabots, en faisant sonner ses cloches. Si on n’a gardé aucune trace de ce à quoi ressemblait le personnage originel (par manque d’archives entre autres), on sait que les sabots et la ceinture de cloches étaient deux éléments constitutifs du personnage originel, servant à appeler le printemps, à chasser les démons. Un autre accessoire réminiscent du rituel archaïque est le ramon, qui est un fagot de brindilles de bois d’une trentaine de centimètres de long, et qui est en réalité le souvenir d’un ancien balai qui s’est raccourci au fur-et-à-mesure du temps. C’est un élément commun à de nombreux carnavals ancestraux en Europe, et qui sert symboliquement à chasser l’hiver et les démons.

 

D’autres objets accompagnant le costume encore aujourd’hui témoignent clairement des origines rurales du personnage. Ainsi, le panier qui servait à distribuer du pain ou des pommes (les oranges ne sont arrivées qu’après la mise en place du chemin de fer en 1857), était à l’origine un panier métallique à œufs. Ce n’est que vers 1870, qu’il a été remplacé par un panier en osier. Cependant, le panier en métal reste parfois encore d’usage jusque vers les années 1900, comme en témoignent les photographies anciennes. 

Le chapeau du Gille a évolué également et était probablement à l’origine un simple shako, c’est-à-dire un képi avec une plume d’oiseau local, de type faisan. Le chapeau à plumes d’autruche n’apparaitra que dans les années 1870. 

2.Le théâtre de la Commedia dell’Arte, 17e-18e siècles 

 

Le personnage du Gille a subi une influence importante du théâtre italien de la Commedia dell’arte aux 17e et 18e siècles.

Ce théâtre s’est épanoui en Italie dans la deuxième moitié du 16e siècle. Les masques étaient le signe distinctif de ce théâtre, qui fascina toute l’Europe durant plusieurs siècles. Le public populaire qui assistait aux spectacles donnés sur des tréteaux installés sur les marchés et places publiques, en adopta les personnages, ce qui explique qu’on les retrouve par la suite dans de nombreux carnavals européens. Les caractères les plus connus qui finirent par entrer dans l’imaginaire sont notamment Arlequin, Polichinelle et Pierrot, qui même après le déclin du théâtre d’improvisation, persistèrent au point de devenir au 19e siècle des types carnavalesques classiques. 

 

- Le Gille et le Pierrot 

Ces deux caractères de la Commedia dell’Arte ont donné au personnage le nom, la collerette et la barrette. 

L’origine de Gille est obscure, même si l’on sait qu’un zanni Giglio existait dès 1531 et qu’on le retrouve dans la deuxième moitié du 17e siècle sur les planches de théâtre de tréteaux en France. Il était alors généralement représenté comme un fou ou un niais. Vers la fin du 18e siècle, il acquit une certaine respectabilité lorsqu’il fut adopté par le théâtre de boulevard, qui était destiné principalement à la classe moyenne. Comme le fameux portrait d’Antoine Watteau en 1718 l’atteste, les caractères de Gilles et de Pierrot firent l’objet d’une certaine confusion dans les esprits à l’époque, notamment car ils portaient tous deux le même costume. Il est possible que cette confusion ait été lancée par un acteur, Nicolas Maillot, qui joua en 1702, des rôles de Pierrot sous le pseudonyme de Gille. 

- Le Polichinelle 

Il se peut que le bourrage du Gille de Binche à l’avant et à l’arrière du torse ait été inspiré par le personnage de Polichinelle, puisque celui-ci est muni de deux bosses. Le chapeau du Polichinelle, doté de plumes d’oiseau, a également pu être une source d’influence pour le chapeau du Gille.

 

3.La fixation du costume aux 19e  et 20e siècles 

 

Dans la deuxième moitié du 19e siècle, la ville acquiert une physionomie nouvelle. Du gros bourg qu’était encore Binche vers 1830 naît une petite ville bourgeoise, dont la prospérité s’appuie sur un artisanat spécialisé, l’essor de la dentelle, l’industrie de la chaussure, la confection des vêtements et le commerce. L’établissement d’une ligne de chemin de fer et d’une gare en 1857  ainsi que la construction de nouveaux quartiers modifient en quelques décennies le visage de la ville. 

Cette opulence, cet embourgeoisement de la cité ne resteront pas étrangers à l’évolution du carnaval. Le costume du Gille va prendre à cette époque-là, l’essentiel de sa forme actuelle.

 

 

Le masque 

 

On ignore quelle forme avait le masque de Gille avant sa fixation dans le troisième quart du 19e siècle. Le masque actuel de Gille représente un visage d’homme bourgeois portant des lunettes vertes, une moustache, une barbiche et des favoris. On a des traces du port de ce masque à Binche dès les années 1870, à travers les gravures et les photographies anciennes.

Il s’agit d’un type de masque en vogue à la fin du 19e et au début du 20e siècle, qu’il soit établi sur un support en bois, comme en Suisse (30), ou en grillage métallique comme à Nice: il se retrouve notamment dans les catalogues de vente de masques en France et en Allemagne au début du 20e siècle (32-33).

Ce masque de cire était porté la plus grande partie de la journée, en même temps que le chapeau donc, jusqu’à la première guerre mondiale. Notons qu’au début du siècle, le masque porté le matin pouvait être différent de celui porté l’après-midi : ainsi par exemple en 1910, le louageur fournissait un masque avec favoris le matin, et sans favoris l’après-midi. De 1920 à 1926, on observe la présence des masques atypiques, période après laquelle on observe un retour à un modèle unique. L’interruption du carnaval de 1914 à 1919 pourrait justifier une reprise avec des originalités au niveau du masque, dues à des omissions, des pertes de savoir-faire, des carences de matériaux ou à des velléités de nouveauté de la part des fabricants ou des participants. Mais dès 1926, les caractéristiques du masque semblent redéfinies.

Après 1918 également, le chapeau, de plus en plus encombrant, n’est plus porté en même temps que le masque : le masque n’est, à partir de ce moment-là, plus porté que le matin. 

Jusqu’en 1927, les masques sont vendus dans les boutiques de masques à Binche et probablement fabriqués sur place ; par la suite, et jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, une usine allemande est en charge de leur fabrication. Après 1948, la fabrication est confiée à la firme César à Saumur, en France, qui en aura la responsabilité jusqu’en 1970. Les masques sont en plastique. À partir de 1970, la fabrication du masque est reprise de manière traditionnelle par un artisan Binchois passionné, Jean-Luc Pourbaix, qui expérimente et met au point la technique de fabrication du masque de cire.

 

Le chapeau

 

Comme signalé précédemment, le chapeau était sans doute à l’origine un shako. Le chapeau à plumes d’autruche n’apparait que vers 1878 ; on peut distinguer plusieurs phases dans son évolution : . 

-1875-1900 : Les plumes étaient fichées droit dans une buse ornée de bijoux et autres décorations. Comme on le voit sur les photographies anciennes, il y a une variation de la couleur des plumes durant cette période : la première photographie connue d’un Gille datant de 1875 montre une coiffe panachée de plumes claires et foncée, tandis qu’une photographie de 1887 montre une coiffe jaune. Cependant, la mode des coiffes panachées ou foncées ne semble pas s’être interrompue puisqu’on les retrouve vers 1890-1900. Les plumes semblent avoir pris de l’ampleur en hauteur à partir des années 1880-1890, comme en témoignent les différentes photographies anciennes. 

 

-1901-1939 : On remarque encore au début du siècle, des chapeaux foncés ou aux plumes panachées. Le chapeau va prendre de plus en plus de hauteur au début du 20e siècle, et des petits retombants apparaissent.

Dans les années 1920-30, les retombants iront en s’agrandissant de plus en plus. À partir de cette époque-là, les plumes du chapeau peuvent être teintes entièrement ou partiellement en bleu ou rose. Le chapeau fait l’objet d’une valorisation importante, les témoins de l’époque soulignant l’effet et le prestige de ces panaches ; presse et autorités veillant à ce que l’usage se maintienne, malgré le prix et l’inconfort du chapeau. 

 

-1940-1965 : en 1939, on préconise certains changements en ce qui concerne la forme du chapeau, afin de faciliter les mouvements du Gille, notamment la diminution de la hauteur des chapeaux afin de ramener la partie retombante des plumes à une plus juste grandeur. De plus, suite au contexte économique déplorable, certaines sociétés imposent le port du chapeau, tandis que d’autres se distinguent parce qu’elles ne l’exigent pas et « permettent ainsi à un plus grand nombre d’ouvriers de faire le Gille »  (Le Centre, 27 février 1938).

C’est ainsi qu’après la Seconde Guerre mondiale, les chapeaux s’étoffent tout en se raccourcissant et les retombants s’allongent pour atteindre leur forme actuelle.

-1966- aujourd’hui : en 1966, l’administration communale impose un nombre maximal de 12 plumes, afin de fixer une norme pour le chapeau. À partir de ce moment-là, le chapeau est fixé et ne changera plus réellement de forme. 

 

 

Le costume 

 

Le costume tel qu’on le connait aujourd’hui a été fixé dans le courant du 19e siècle. 

Il faut noter le lien entre l’embourgeoisement du costume et l’essor de l’économie binchoise grâce à la confection textile. Si les costumes étaient au départ réalisés par des privés, dans l’entre-deux-guerres, le recours à des louageurs, qui fabriquent et louent les costumes, se généralise. Cependant, ceux-ci restaient relativement libre quant aux motifs placés sur l’ensemble du vêtement et au type de plastron (à lignes obliques, en V, parallèles). 

Ce n’est qu’après la deuxième Guerre Mondiale, que le bourgmestre Charles Deliège uniformise le costume de Gille et les louageurs seront désormais tenus de respecter les consignes concernant la confection de l’habit de Gille. Cependant, chaque louageur a encore aujourd’hui, gardé ses spécificités qui permettent de le distinguer, telles que la répartition des couleurs du plastron, la représentation du lion et de sa couronne, la découpe des étoiles.

Les motifs qui ornent le costume ont évolué au cours du temps :

-Des étoiles ou des soleils semblent être des éléments très anciens : les sources dès 1870 mentionnent leur présence et ont souvent été associés aux divinités Incas, dans un but probablement de justifier les origines légendaires du costume. Cependant, l’absence de sources fiables à ce sujet ne permet pas de résoudre la question. Par la suite, on observe plus que des étoiles sur le costume du Gille. 

Dans les années 1875-1880, la veste était parfois boutonnée. Par la suite, c’est la blouse qui se généralisera. 

-Des Gilles dansants pouvaient également être représentés sur les costumes anciens. 

-Les lions qui peuvent être rouge ou noir seraient à associer à la Révolution brabançonne de 1789 ou de l’Indépendance de la Belgique de 1830. La plus ancienne mention de lions remonte à 1872.  

-Des couronnes au-dessus des têtes des lions apparaissent vers 1885-1890 et se généralisent vers 1900. Le blason flanqué de deux drapeaux belges qui se trouve dans le dos du costume, daterait également de la fin du 19e siècle-début du 20e siècle.

 

La collerette, les manchettes et les guêtres

 

Ces éléments peuvent être décorés de dentelle, spécialité de Binche au 19e siècle. Malheureusement, avec le déclin de ce métier au 20e siècle, les louageurs se sont tournés vers des dentelles non locales, réalisées mécaniquement, notamment à Valenciennes. À partir de 1945, apparaissent des machines à plisser qui facilitent la réalisation des éléments en rubans plissés, qui sont ainsi utilisés pour les collerettes, les manchettes, les guêtres, les renoms. Le ruban lui-même devient synthétique vers 1975. Désormais, une seule bande de dentelle peut orner le bord de la collerette. Les guêtres semblent avoir été au départ limitées en hauteur, et vers la fin du 19e siècle, elles prirent une certaine importance.

Mardi Gras-650.jpg